The Observer (07.05.2000) : Going straight

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Ca devient sérieux

Avec ses yeux abasourdis et ses grimaces idiotes, Hugh Laurie monopolyse le marché des abrutis anglais qui racontent des blagues.  Alors comment s'est-il retrouvé à jouer un premier rôle romantico-sexy ?

Nicci Gerrard

"Je suis un idiot. Vraiment ! Un idiot complet et total." Hugh Laurie étire son long et mince visage, lui apportant une expression élastique d'étonnement ; il retourne ses lèvres ; ses sourcils ondulent ; ses étincelants yeux bleus électriques sont éberlués. Il arrive à faire un idiot convaincant,  ou à ressembler à un écolier efflanqué surpris en plein accès de timidité. Il se décrit lui-même comme une andouille, un imposteur, une nouille. Il utilise des expressions telles que « zut »,  « la vache » ou « mince alors », comme un bouffon idiot tout droit sorti d'un vieux numéro de Boy's Own. " Blague " précise-il, comme pour s'excuser quand il en fait une, anxieux que je la manque. " Désolé " dit-il à la fin d'une longue phrase, me fixant impuissant, " désolé, je raconte de telles foutaises, de telles bêtises. Je sais que je dois vous décevoir ". Alors, il couvre à moitié sa bouche de clown triste avec une main comme s'il voulait empêcher d'autres perfidies de s'échapper. Ca pourrait être pénible, cet tristesse fébrile toute Britanique. Ca pourrait être une sorte de vanité déguisée. Ca ne l'est pas.

"Le secret est découvert. C'est un grand acteur, notre nouveau Cary Grant ou Tom Hanks " dit Ben Elton qui vient de le diriger dans son premier film en tant que réalisateur, Maybe Baby, et qui l'a engagé malgré un manque présumé de talent pour les rôles romantiques.

"Il est vraiment attachant", déclare Emma Thompson, qui a été sa petite amie il y a des années, et est son amie depuis deux décennies. " Il fait partie de ces rares personnes qui réussissent à être lugubrement sexy, comme une anguille bien montée. "

"C'est un homme remarquable qu'il faut connaître ", dit son grand ami Stephen Fry. " Je lui dois tout. Il est précieux ( « the real thing »). Talentueux, phénoménalement intelligent et avisé ".

"Et il est beau," dit Ben Elton

"Oui," affirme Joely Richardson, qui joue à ses côtés dans Maybe Baby. " Hugh est mystérieux et très beau ".

"Zut!" s'exclame Laurie, écarquillant ses beaux yeux au point de donner l'impression qu'ils vont sortir de leurs orbites, grimaçant frénétiquement. " La vache ! "

Mais c'est vrai. Quand Hugh Laurie arrête de faire ses grimaces de gentil idiot, son vrai visage est beau : émacié, vulnérable, tendre, doux, étrangement égaré. Et bien qu'il puisse être difficile de l'imaginer jouer le rôle principal d'une comédie romantique ; il est tout aussi difficile d'imaginer, après l'avoir vu le faire, que c'est son premier essai. Maybe Baby raconte l'histoire de Sam et Lucy, qui sont heureux en amour, réussissent professionnellement (il est producteur pour la télé et elle est agent théâtral) et sont entourés d'amis. Mais ils n'arrivent pas à faire un bébé, combien même ils essaient avec enthousiasme. La bonne humeur des premières scènes - dessous sexy, acuponcture, rapports le long d'une faille - montrent un Hugh Laurie familier, l'Anglais triste avec le sourire à lenvers et les sourcils levés qui balance des bons mots entre les draps. Petit à petit, le plaisir s'éloigne à mesure que s'accumulent les tests spermatiques et les injections d'hormones. Incapable de créer au travail, Sam surmonte son blocage d'écrivain en trahissant Lucy et en transformant leur histoire en fiction télé. Tout s'écroule et la comédie devient une histoire triste. On peut voir un nouveau Laurie, dressé immobile et calme, pas camouflé derrière les gestes, accablé de chagrin et défait. " Désespoir extraordinaire ", reconnaît Emma Thompson, qui apparaît aussi dans le film. " Mais ça fait partie intégrante de Hugh - un désespoir existentiel ".

Lors de notre rencontre, il affirme qu'il trouve difficile, voire insupportable, de se regarder dans Maybe Baby. Quand les prises étaient montrées sur le moniteur, il aurait mis sa tête entre ses mains. Il affirme ne jamais se regarder. Il n'aime pas lire d'articles sur lui (" Les interviews vous volent votre âme, votre identité, votre vie privée - alors, vous pouvez simplement mettre tout ça en page, si vous voulez "). Il ne peut pas supporter le son de sa propre voix. " Dans votre tête, votre voix est intéressante, elle monte et descend, elle est pleine de lumière, de nuance et d'émotion. Quand vous l'entendez, c'est... heu... c'est horrible. Débile ". Difficile pour un acteur, ai-je suggéré, de détester son visage et le son de sa voix. Il semble surpris : " Est-ce que la plupart des gens ne pensent pas ça d'eux-mêmes ? A moins qu'ils soient particulièrement attirants. La plupart d'entre nous, je pense, se crispent en voyant combien ils sont loin de l'image qu'ils ont d'eux-mêmes ". Voix pleine d'autodérision : " Zut, je pensais que ce pantalon m'allait bien ".

Ben Elton, qui connait Laurie depuis presque 20 ans, l'a engagé pour Maybe Baby parce que « j'ai toujours senti avec Hugh qu'il y avait un secret qui attendait d'être dévoilé. Il estime beacoup [les autres]. Il n'est pas bon pour se vendre. Bien sûr, il est génial dans la comédie, pour jouer les gentils et les idiots, mais ceux qui le connaissent bien - et il ne sont pas si nombreux - savent bien qu'en plus du doute et de l'insécurité, il a une grande force intérieure ; une immense profondeur et de la délicatesse. Quand je lui est demandé de jouer Sam, il était tout " Zut, Ben ! Tu penses que je peux le faire ? " Mais, quand je le regardais à travers la caméra, sa vulnérabilité brisait le cœur. C'est un type complexe, et vraiment très spécial ".

Joely Richardson le dépeint aussi comme un être spécial. " Je l'ai rencontré sur les 101 dalmatiens. J'étais en quelque sorte fasciné par lui ; je le trouvais mystérieux. Il y a beaucoup plus en lui que la comédie - je pense qu'il est brillant pour ça, il a un sens du timing comique impayable. Ben a dû batailler pour que Hugh soit son premier rôle ; c'était un risque. Et Hugh ne pensait pas mériter d'être là. Il était très nerveux. Mais, en tant qu'acteur, il a été vraiment très brave. Il met son âme à nu à la fin du film. Donc s'était un risque qui méritait vraiment d'être pris pour tous les deux ".

" Hugh a cette qualité qui vous fend le cœur. Quand son visage et immobile, l'émotion est extraordinaire. Il y a deux faces en lui. Il y a le Hugh qui virevolte et fait des blagues,  qui danse le tango dans toute la pièce. Et il y a l'autre face : torturée, sombre. J'aime les deux ".

Laurie affirme qu'il appréhendait beaucoup de jouer le chagrin avant ce film. Et après, il était "vraiment secoué. Je me sentais comme si j'avais failli y passer dans un accident de voiture. J'étais physiquement secoué. Le fait est que je n'ai jamais pris de cours pour être acteur. Je n'ai pas de diplôme pour jouer le chagrin. Je ne connais pas la façon « normale » de le faire "  Il boit une gorgée de café et il fixe un point derrière moi. " L'insoutenable légèreté de l'être, c'est un bon titre, vous ne pensez pas ? " Me demande-t-il inexplicablement. " C'est le grand dilemme. La question est de savoir s'il faut être complètement impliqué ou pas du tout ? Dois-je accéder au chagrin et penser que la caméra le verra. Donc, si je ressens quelque chose pour du vrai, est-ce que ça transparaîtra ? Ou alors, vais-je aller légèrement vers le chagrin ? Dois-je juste ressembler au chagrin, le représenter et ne pas me laisser envahir par lui ? C'est le fameux exemple de Marathon Man, avec Laurence Olivier disant à Dustin Hoffman : « Vous devriez essayer de le jouer, ce serait beaucoup plus facile » ".

Lequel était-il à ce moment-là, le grave ou le léger? Il allume la première d'une série de cigarettes après m'avoir courtoisement demandé la permission. " La vérité, c'est que je ne sais pas. Je ne sais pas ce que je ferais si je devais le refaire. Je ne suis pas formé pour ce métier, pour jouer. Je ne me sens pas comme un acteur. Comment se sent un acteur ? Pas comme moi, de toute façon ".

A la place, dit-il, il se sent comme un arbre - ou comme un petit bout d'écorce - qui a été foudroyé (« la foudre à touché ton arbre », comme on dit à Hollywood, pour parler de l'électrique éclat de la célébrité). La vie de Hugh Laurie est, pour n'importe qui l'observant de l'extérieur, un succès. Il grimace chaque fois que ce mot est prononcé ; "la chance" dit-il, "ce n'est qu'une question de chance". Il est le plus jeune fils d'un généraliste. Il est allé à la Dragon School et à Eton où il rêvait d'être un homme d'action, un policier ou un acteur. Ensuite, il est allé à Cambridge, où il étudia l'anthropologie et où il fut un « blue1 » en aviron, fut président du Footlights2 et obtint son diplôme avec satisfaction. Il y rencontra Emma Thompson, Stephen Fry et Tony Slattery. Il était membre du Cambridge Footlights qui remporta le Prix Perrier en 1981 à Edimbourg et dont la revue a été diffusée sur la BBC en 1982. Il rencontra Ben Elton et participa à Blackadder. Il est le Laurie de A bit of Fry and Laurie. Le Wooster de Jeeves and Wooster. La star dans le film à venir Stuart Little, un comte drôle sur une souris qui est un énorme succès en Amérique. Il a écrit un best-seller acclamé par la critique. Il a des amis proches, un bon mariage avec sa femme Jo, trois enfants qu'il aime (Charlie, Bill et Rebecca). Il a de l'argent, la sécurité, l'affection, un futur qui semble radieux et stable.

"Oui". Il a l'air honteux. "J'ai eu de la chance. La foudre a touché mon arbre ". Bien sûr, le problème avec la chance, c'est qu'elle tourne. On n'a pas de contrôle sur ça. Plus Laurie est chanceux, plus il est effrayé. La vie est comme une fine couche de glace. Il a patiné dessus jusqu'ici, mais en-dessous il y a les eaux noires. Et l'autre problème avec la chance c'est qu'on ne la mérite pas. Hugh Laurie se sent indigne [de cette chance].

Il aurait souhaité, affirme-il, avoir une histoire de prison à raconter, comme Stephen Fry. A la place, son histoire est " timide, monotone, de classe moyenne ". Il a grandi dans une confortable famille, avec six ans de moins que son frère aîné, un frère duquel il n'était pas particulièrement proche. Il était " aimé et objet d'attention. Des parents charmants, des frères et sœurs charmants. Mais j'étais un peu comme un enfant unique, parce que j'étais beaucoup plus jeune. Seul en quelque sorte ". Il avait, semble-t-il, des «  problèmes » avec sa mère, " et elle en avait avec moi. J'étais un enfant difficile et frustrant. Elle fondait de grands espoirs en moi. Bien longtemps après que j'ai quitté l'enfance, j'ai appris par mes sœurs que j'étais la prunelle de ses yeux, son enfant chéri, mais je ne réalisais pas ça à l'époque. Je savais qu'elle avait de grandes espérances pour moi que je décevais constamment ". Il dit qu'il trichait aux contrôles de français, fumait dans les toilettes de l'école, remuait les lèvres en lisant et que ses bulletins étaient " désespérants ". " J'étais fainéant. Je mentais. A propos de tout, tout le temps. J'étais difficile pour la nourriture. Un jour, maman m'a attrapé avec deux morceaux de foie dans ma poche et m'a renvoyé à table pour les finir. J'ai tenu trois heures, puis je me suis effondré. Je me suis traîné jusqu'au piano - c'était une bataille de gagnée. J'ai fais une grève de la faim et je n'ai rien mangé pendant trois jours ". Il fait une de ses grimaces : " Ce n'est toujours pas une histoire de prison, n'est-ce pas ? Je suis terriblement jaloux de Stephen Fry pour sa enfance dramatique".

Pas une histoire de prison, mais Laurie a clairement eu des périodes de tristesse assez intense dans son enfance. "De toute façon, je n'ai jamais été convaincu ", ajoute-il, " que le bonheur est le but du jeu. Je suis méfiant par rapport au bonheur. C'est  ça " - ton ironique ici - " un piège et une illusion. C'est plutôt bien de temps en temps, comme un steak-frites, mais est-ce une finalité ? ", il s'interrompt une minute, la tête sur le côté, réfléchissant. " J'ai le luxe de m'interroger comme ça de temps en temps, bien sûr. Parce que je peux manger un steak-frites quand je veux, et ma vie est sûre et... ben, « heureuse ». Oh mon Dieu, je suis vraiment désolé, je suis vraiment, vraiment désolé de sortir de telles bêtises. Je devrais sortir cogner un agent. Faire un peu de tôle ".

[1] Les « blues » sont les membres des équipes d'aviron de Cambridge et Oxford lors de la Boat Race.

[2] Club de théâtre de l'université de Cambridge

Après Eton - où, d'après Fry, Laurie n'aurait jamais pu être un vrai etonnien - il est allé à Cambridge. Emma Thompson l'a rencontré pendant leur première année. " C'était un "blue". Gigantesque. Je l'ai vu la première fois alors que nous auditionnions pour un rôle dans le spectacle de Noël, Aladdin. Il ressemblait un peu à Indiana Jones, portant beaucoup de kaki. Je l'ai vu assis là et j'ai filé un coup de coude dans les côtes de mon copain et j'ai dit : « Star. Star. Star ». J'ai su du premier coup. Il était assis sur la scène et faisait une imitation de l'Empereur de Chine essayant d'attirer l'attention de quelqu'un - c'était très drôle et intelligent. Il était toujours si drôle, la personne la plus drôle que j'ai connu. Je me souviens d'une fois où nous rentrions d'une représentation au Footlights et la radio a annoncé que quelqu'un avait été enlevé à bord d'une camionnette Ford. Nous étions dans une camionnette Ford, alors Hugh a fait comme si on l'étranglait et le tabassait sur le siège avant pour voir si nous serions arrêtés. J'ai tellement ri que j'ai dû m'arrêter pour faire pipi ".

Fry aussi l'a rencontré à Cambridge. En effet, il dit qu'avoir rencontré Laurie " a été la meilleure chose qui puisse m'arriver, aussi bien pour ma carrière qu'émotionnellement. Il est sans aucun doute mon meilleur ami. Parfois, les gens disent que je suis un « esprit universel » (« Renaissance man »), mais je ne le suis pas. Par contre, Hugh l'est. C'est un athlète-né. C'est un musicien doué. Il est intelligent, sensible (ou perspicace, NDClR), il a un charisme naturel. Parfois, on pense que c'est moi la grande gueule et le dominant, mais nous sommes sur un pied d'égalité. Et nous avons jamais été jaloux l'un de l'autre - je suis sincèrement ravi quand une bonne chose lui arrive. Et je suis particulièrement ravi de l'orientation que prend sa carrière d'acteur ". Et sa carrière littéraire. Laurie, comme Fry, a aussi écrit un roman, The Gun Seller. Il est en train, dit-il avec une large grimace anxieuse, de travailler sur le suivant pour l'instant. En quelque sorte, il se fait violence pour écrire : "La vache, comment ai-je osé ? " Mais son éditeur, Tom Weldon de chez Michael Joseph, insiste sur le fait qu'" il est talentueux dans bien des domaines différents, mais dans 50 ans, je pense qu'il sera connu pour sa fiction. C'est un perfectionniste absolu et très conscient de lui-même, presque trop, mais ça veut dire que ses livres sont écrits avec un soin incroyable. Son écriture est intelligente, complexe et en même temps joyeuse, et je suis très fier d'être son éditeur 

La vrai dépression - "une tristesse très lourde" - a commencé à la fin de son adolescence et a continué malgré le succès, le mariage, la paternité. " C'est peut-être un déséquilibre chimique ", dit-il, j'ai le sentiment qu'il ne prendra jamais de médicament pour [arranger] ça (une fois, il a admit honteusement avoir eu recourt au millepertuis). Il déteste l'idée que les médicaments puissent le changer - et de toute façon, il n'est pas convaincu de vouloir changer. Il ne s'imaginerait pas avoir " une vie que j'aime ", mais en même temps, il admet parfois s'accrocher à sa tristesse qui est un état familier et connu ; une partie  de ce qui fait qu'il est Hugh Laurie (" Mais alors ", il agite un long doigt devant moi, " qui est Hugh Laurie ? Aha ! "). Il est anxieux quand on parle de sa dépression, parce qu'il est très conscient qu'il n'a " à se plaindre de rien ". Il plisse le nez. " C'est peut-être mon problème - ou est ma bataille ? Il n'y a jamais eu de bataille. Ou est la passion dans ma vie? Ou est son intérêt? " Il répond lui-même en une fois : " Avoir des enfants, c'est ça mon aboutissement. Je suis éternellement redevable à mes enfants. Ils m'empêchent de penser au reste " (Fry de son côté, affirme que son ami est le meilleur père qu'il ait jamais connu). " J'ai pensé me suicider quand les choses allaient vraiment mal ", continue-t-il, " mais je pensais sans cesse trop aux conversations qu'il y aurait à mon enterrement pour me décider. « Ca leur apprendra » ". 

Ca leur apprendra à qui, ai-je pensé? " Aha ! " Il semble triomphant. " Qui ? Personne évidemment. Je ne suis la victime de personne. Je ne peux pas le moins du monde me sentir désolé pour moi-même. En fait, je cours à l'échec, vous ne croyez pas ? J'ai eu quelques dérapages, mais aucune chute, n'est-ce pas ? Et les dérapages étaient de ma faute. Mes propres stupides, stupides gaffes ".

Alors, nous parlons des « dérapages ». Le premier de tous, Hugh Laurie a l'impression de ne pas avoir pris assez de risque dans sa vie. " Je n'est pas été testé. Je me souviens avoir entendu une interview d'Enoch Powell3. Son grand regret était qu'il aurait voulu mourir à la guerre. J'ai compris ce qu'il voulait dire - ce sentiment d'indignité, de survivre et apprécier les fruits de la victoire pour laquelle d'autres sont morts. Je suis d'une autre génération, mais je continue de ressentir cette indignité. Je ressens une énorme émotion quand je pense à la guerre - surtout la Première Guerre Mondiale. Tous ces garçons descendant ensemble au bureau de recrutement. Comme c'est tragique. Peu importe les raisons pour lesquelles ils l'ont fait, je n'en ai pas fait d'avantage, si ? Qu'est-ce que la liberté? La liberté de manger des ravioli à 3 heures du matin ? Ce n'est pas que ça, n'est-ce pas ?"

Quand j'en ai parlé à Emma Thompson, elle a relevé ce désir de Laurie de faire ses preuves. " Il y a des hommes dans la quarantaine, comme dit Sebastien Faulks, qui auraient été formidables à la guerre. Hugh appartient à cette génération, c'est sûr. Peut-être que quelque chose comme la guerre aurait pu résoudre son sentiment d'indignité, mais il n'y en a pas eu une pour lui, Dieu merci ".

Et Fry, qui a affronté ses propres démons, dit que, peut-être, les comédiens sont affligés d'une lucidité sur le monde et " une conscience d'eux-mêmes. Donc, peut-être nous nous tourmentons. La comédie, même quand elle est surréaliste, attire l'attention sur l'absolu et le spécifique. Vous prenez quelque chose de grand et vous le rendez concret. Ca peut être effrayant ".

Laurie m'a raconté comment, pour ses 40 ans, l'année passée, sa femme lui a offert un saut en parachute. Il s'est entraîné, mais quand le grand jour est arrivé, il y avait trop de vent et il n'a pas pu le faire. Les femmes du groupe étaient énervées, les hommes étaient soulagés. " Dans notre groupe, nous étions tous là parce que, d'une façon pathétique, nous voulions être testés, pour savoir ce que ça fait quand le gars ouvre la porte et crie « Saute ! », et que tu sautes. Pourrais-je le faire ? "

Vous avez peur de l'échec, ai-je demandé. " Oui ", emphatique. "Je suis très effrayé. Très, très".

Parce que vous n'avez jamais eu d'échec ? " Peut-être. Peut-être suis-je trop vaniteux pour oser risquer un échec. Ou peut-être que je le redoute juste parce que je sais que ça va arriver ". Ses yeux bleus brillent. " On pourrait dire que je suis un vaniteux pessimiste".

[3] Homme politique, écrivain et poète anglais (1912-1998)

Son autre dérapage - que nous approchons d'un pas timide - est que, il y a quelques années, il a eu une liaison avec la réalisatrice Audrey Cooke alors qu'il tournait The Place of Lions en Australie, et l'histoire est sortie dans les tabloïdes (« Hugh craque pour une blonde ! »). Etant Hugh Laurie, cette liaison ne pouvait pas être qu'un coup pendant qu'on est sur un autre continent. Et, étant Hugh Laurie - marié à une femme qu'il aime, père de trois enfants qu'il adore - sa culpabilité ne pouvait que considérable et tenace.  Il dit qu'" il n'y a rien à dire qui arrangerait les choses pour qui que ce soit, alors c'est mieux de ne rien dire. L'exposition publique a fait partie de tout le processus ; ça n'a pas juste montré ce qui se passait, ça l'a influencé ". Il ajoute précipitamment, "Je ne suis vraiment pas en train de dire « pauvre de moi » ici. C'était de ma faute. Et j'ai été choqué par ce qui est arrivé. La peine. La peine de tout le monde. J'ai peur de paraître simpliste, mais ça m'a changé. J'en ne peux pas simplement dire, « Oh, je vais bien maintenant » - ça sonne comme un homme qu va se remettre à boire ".

Changer, dit-il, c'est très difficile pour tout le monde. Jusqu'à l'année passée, il était en thérapie. Il a commencé quand il a réalisé qu'il était ennuyé même par les choses dangereuses comme conduire une voiture de course. Le monde était plat, sans goût. Il a arrêté parce qu'il devait partir à cause du travail, mais il reprendra probablement bientôt. : " Pas parce que j'en ai absolument besoin, mais parce que ma thérapeute est extrêmement gentille et brillante et que je trouve que c'est un processus fascinant ". Ses sourcils se soulèvent et il écarquille ses yeux bleus. " J'ai vraiment dit ça ? Ecoutez-moi ça : «  Processus fascinant ». Mon Dieux, je me dégoûte parfois". Etre disposé à faire une thérapie veut théoriquement dire que Laurie pense qu'il est possible pour lui de changer, "mais, en fait, je crois je vieilli tout simplement. Il n'y a rien de mieux. Je conserve l'espoir que je vais finir par trouver des façons d'agir avec les gens meilleures. Plus honnêtement. Entre-temps, je suis juste plus vieux ".

Une raison pour laquelle il se sent plus vieux, pas forcément plus sage, est que ses deux parents sont morts à présent et qu'il est « en première ligne » ou « au dernier étage ». " Je suis le prochain à sauter, en fait. Oui, je vais faire le grand saut à la fin. Je sais que je suis le plus jeune dans ma famille et qu'il y a d'autres gens avant moi. Pas avant moi dans le sens « mourir avant moi » ", ajoute-il en vitesse, " mais avant moi en âge et en sagesse. Je peux demander de l'aide et des conseilles. Bien sûr, ce n'est pas comme avoir des parents, n'est-pas ? Est-ce qu'ils me manquent ? Oui. A part que, bizarrement, ce n'est pas leur compagnie qui me manque, j'ai été séparé d'eux si longtemps. J'ai été en internat très jeune et, une fois qu'on quitte la maison comme ça, les choses ne sont plus jamais pareilles. Non, ce qui me manque, c'est de savoir qu'ils sont là ".

"Mon père, un homme adorable, est mort il y a quelques années quand j'étais aux Etats-Unis. Je savais qu'il n'allait pas bien et, avant de partir, j'ai choisi délibérément de ne pas mettre les choses au point avec lui, de ne pas avoir la conversation finale. Je n'ai pas dit « au revoir », ni eu la grande discussion. Pace que ", dit-il, " je ne voulais pas lui donner l'autorisation de partir. Je voulais qu'il ait des affaires en cours, comme si les choses achevées portaient malheur en quelque sorte. Je suppose que j'avais peur de le laisser mettre en ordre son courrier. Je le regrette maintenant, mais probablement que je referais pareil ".

Il n'y a pas eu de mise au point non plus avec sa mère qui est morte de la maladie de Charcot quand il avait 29 ans. La femme qui en attendait tant de lui et qu'il avait constamment l'impression de décevoir ; qui a probablement donné à son enfant chéri son affligeant doute de lui-même, sa hantise de la compétition, sa peur de l'amour et du risque, son attachante vulnérabilité. " Non, pas de mise au point, pas du tout. Ou peut-être vraiment, vraiment une petite. Quelques mouvements ". Il lève son pouce et son index pour mesurer. " Peut-être 5 cm ". 5 cm le long de quel route, ai-je demandé. " Oh ", il sourit brutalement, " je veux dire, 5 cm sur un chemin de 800 m ".

L'auto-dénigrement de Laurie va très loin. Il lance sans arrêt des blagues caustiques à son propre sujet, fait des grimaces de gargouille à ses propres paroles. Il appelle ce comportement son « erreur système ». Fry pense qu'il est terrifié à l'idée qu'on le prenne pour quelqu'un de suffisant. " Il va s'asseoir au piano et faire des grimaces idiotes plutôt que de laisser votre attention s'attarder sur son interprétation brillante. Dieu sait que nous nous sentons tous indignes, mais il le ressent plus que la plupart d'entre nous. Il sait qu'il est chanceux, mais il ne considère pas que ça va de soi. Il y a des gens issus de la classe moyenne qui traite les autres comme de la merde parce qu'ils sont arrivés jusque là. Ils n'ont rien à se prouver. Hugh est plutôt du genre à s'excuser. Hugh est sérieusement une âme émouvante".

Son ami est ennuyé pour lui de son si grand manque d'estime. " Son dénigrement excessif est sa seule vraie mauvaise habitude ", dit Fry. Thompson confirme : " Il est entouré de gens qui l'aiment passionnément et qui ont passé une bonne partie de leur vie d'adulte à dire : « Hugh, tu es merveilleux ». Il est la personne la plus exaspérante et la plus formidable. Bien sûr, il sera d'accord avec « exaspérant » et pas avec « formidable ». Et la chose exaspérante avec lui c'est qu'il n'acceptera pas qu'il est fantastique. Pour l'instant, j'ignore si on mettra jamais fin à ce paradoxe. Ca ne sera probablement jamais le cas".

Il est visiblement bien-aimé. Il est clairement attachant. Personne n'a eu une mauvaise parole envers lui, alors il les a fournies lui-même. " Je suis un idiot ". Il n'a pas d'ennemi, alors, il devient son propre ennemi blessant. " Zut, je suis un idiot ".

 

Première publicatin le  25.07.07 à 16:58

Commentaires (3)

1. Carine Dana 27/03/2009

J'ai enfin pu prendre 5 minutes pour lire la traduction de ce long article et pour flâner sur ton blog (je viens du forum sur Dr House ;)) ! Vraiment, très interessant cet article, merci de t'être cassée la tête pour que les petits francophones y aient accès ! Je vais continuer la visite de ton site qui me semble vraiment bien :)

Bonne continuation,

Danacarine

2. Anne 27/03/2009

Tout simplement merci pour cette traduction et cet article! il est magnifique (tout comme Hugh :p )
Je continue à faire le tour de ton blog! ;-)

3. Nemie-chou 27/03/2009

Je maintiens ce que j'ai dit dans l'article du 28/07... Il se sent "coupable" (credo des Capris : "Je ne mérite pas ce qui m'arrive, on va me le reprendre, je vais payer pour tant de joie, ce n'est pas moi qui devais avoir tout ça, je ne suis pas celui qu'on croit, je suis banal, l'amour d'autrui me paralyse et m'angoisse, je veux garder mon âme, je veux me protéger" => avec mon ascendant Capri, c'est exactement ce que je me suis dit durant de longues années)...

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